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avril 2007

Si elle pouvait comprendre

Effectivement, il ne faut pas longtemps pour arriver dans sa rue depuis l'appartement de mon frère. Je n'ai pas le temps de chercher le numéro de son immeuble que je l'aperçois dans un square avec Lulu. Créneau. Claquement de portière. J'espère que ça va aller vite. Elle me montre du doigt pour que le petit voit son père arriver. Il ne court pas dans mes bras aujourd'hui. Je l'entend même hurler puis je l'apercois courir vers la balançoire. ELLE sort du square et vient vers moi tout sourire. Moi pas.

"Bonjour, on vient d'arriver, il ne veut pas s'en aller. Il veut encore rester jouer."

Je lui rend son bonjour à contrecoeur et ne daigne pas la regarder. J'avance en direction du square en souriant à l'attention de mon fils. Son expression à ELLE se fige. Dure. En m'accompagnant pour les derniers mètres qui me restent à faire jusqu'au portail, elle provoque la confrontation.

"Qu'est ce que j'ai fait ? Tu vas me faire la gueule comme ça encore longtemps ?

- Il n'y a rien.

- Mais si. Tu fais tout le temps la tête à chaque fois que tu me vois. Tu m'ignores tu ne parles pas. Ecoute, ça ne peut pas durer comme ça

- Si, je ne te fais rien de mal. Pas de remarques, pas de méchancetés. Je prend mon fils et c'est tout"

Je ne peux arriver à Lulu sans être obligé de saluer son nouveau compagnon. Juste "Bonjour". Aujourd'hui je ne lui sers pas la main. Enfin, j'atteind Lulu et m'empresse de le rassurer en l'embrassant :

"Ne t'inquiète mon petit chat, tu peux jouer encore un peu si tu veux. Je vais te laisser t'amuser, on ne va pas rentrer tout-de-suite"

Aïe. En disant cela, je sais que je m'expose à rester en tête-à-tête avec ELLE. Aucune envie. mais je ne veux pas que Lulu sente que je fuis et que je ne suis pas à l'aise avec sa mère. J'y tiens énormément. Je veux qu'il sente que ses parents sont capables d'être parfois tous les deux près de lui. Je veux qu'il se sente à l'aise en toute circonstance avec nous deux. Moi je ne le suis pas. Je lui en veux de vouloir faire ses foutus châteaux de sable. Et puis c'est qui cette gamine qui est dans nos pattes et qui prend ses jouets ?

"C'est une petite fille dont les grand-parents habitent en face", répond-ELLE

L'Autre, Anatole, sait qu'il n'a pas sa place. Est-ce qu'il le sait de lui-même ? A-t-ELLE dû lutter pour lui expliquer ? Je ne vois pas d'animosité dans son regard. Il dit tout bas au revoir à Lulu. Je dis à mon fils, qui fais à peine attention, trop occupé à me raconter combien d'oeufs de pâques il a ramassé le matin même, de saluer Anatole. Il lui fait coucou de la main.

Evidemment ELLE reste. ELLE aurait pu rentrer aussi et me dire de venir prendre les affaires du petit quand il aurait fini de jouer. Non, pour une fois que je ne peux pas me défiler, ce n'est pas ELLE qui va s'en aller !

"Je te préviens, ça ne va pas continuer comme cela longtemps. C'est Anatole qui finira par te donner Lulu.

- Mais tu crois quoi ? Tu n'attends tout-de-même pas que je sois heureux de vous voir ? Je ne crois pas avoir fait quoique ce soit à ton encontre depuis ces derniers moi. Tu ne vas pas exiger qu'en plus nous soyons les meilleurs amis ? Je vois que tu es toujours intransigeante. Je te rappelle que c'est d'avoir toujours attendu trop de moi qui m'a coupé de toi. Tu m'as bien fait comprendre que je n'étais pas à la hauteur. Alors maintenant que nous ne sommes plus ensemble, ça suffit.

- Parce que toi tu n'as pas attendu beaucoup de moi peut-être ? " répond-ELLE durement, comme chaque fois. J'ai toujours perçu sa voix comme une lapidation. Des jets de pierre à chaque fois qu'ELLE ouvrait la bouche. Après une première série de cailloux bien lancés, je n'écoutais plus. Toujours, je me protégeais et ELLE ne pouvait plus m'atteindre. Etre ailleurs. ELLE n'a jamais compris que c'était le ton de sa voix qui comptait, pas les mots employés. Je suis soudain triste de ne pas avoir gardé de souvenir où ELLE me parlait doucement, comme à un enfant. Il y a bien dû pourtant y avoir des occasions. Pourquoi la mémoire me fait-elle défaut ?

"Si, je lui répond. C'était une guerre entre nous. Je ne sais pas à qui la faute. Plus tu m'en demandais, et plus j'exigeais de toi, pour me venger. Et toi aussi."

La petite fille ne cesse de venir vers nous, pour piocher dans un grand sac contenant tous les jeux de plein air du petit. Je finis par lui dire de l'emmener avec elle dans le bac à sable et de laisser les grands discuter.

"J'aurais pas cru qu'on en serait arrivé là. J'ai pas voulu ça" Dit-elle sèchement. Moins.

"Tu pensais que cela allait se faire en douceur, comme de rien. Je te rappelle qu'on a pas eu la même approche de la rupture. Tu as décidé un jour que tu ne m'aimais plus et tu es partie. Je n'ai pas eu mon mot à dire et je n'avais pas envie que notre couple se termine.

- Je n'ai jamais dis que je ne tenais plus à toi. Je ne veux pas effacer trois ans de ma vie pendant lesquels je t'ai aimé et nous avons fait un enfant."

Je n'ai pas la présence d'esprit de lui lancer que c'est en fait un an et demi à m'aimer puis un an et demi à se convaincre de partir. Et c'est tant mieux.

ELLE détourne un peu la tête de moi. "Je ne sais rien de ta vie ni de celle de mon fils quand il est avec toi. Tu te rends compte que je sais pas à quoi ressemble sa chambre, quels sont ses jouets ! J'ai des infos par les indiscrétions de la nounou. J'ai appris que cette semaine tu avais eu un entretien sur Dijon et c'est tout. J'ignore si tu as trouvé un nouveau travail. Et comme on va changer de nourrice, tu seras content, je ne saurai plus rien.

ELLE rajoute rageusement : "S'il n'y avait pas Lulu entre nous, tu ne chercherais même plus à me revoir. Je n'existerais plus pour toi." Puis ELLE ne retient pas ses larmes. Je réponds oui, comme une évidence. J'explique que c'est ma manière de m'en sortir, qu'ELLE ne sait pas ce que c'est puiqu'ELLE ne supporte pas la solitude. ELLE n'a pas mis deux mois pour se remettre avec quelqu'un après moi.

"Mais même si tu étais avec une femme, je suis persuadé que tu continuerais à ne vouloir aucun contact. Je suis forcément la coupable puisque c'est moi qui ait décidé de rompre. Et maintenant, je suis revenu dans cette ville où sont tous TES amis, où je n'affronterai que des regards de reproches. Jusqu'au dernier moment j'ai cru ne pas avoir le courage de revenir.

- Tu feras le tri parmi ceux que tu croiseras. Mais je ne crois pas que beaucoup se comporteront mal avec toi. Ils m'ont bien aidé, mais je ne me suis pas servi d'eux pour te dévaloriser à leur yeux. Je ne t'ai pas descendu.

- Personne n'a pris de mes nouvelles !

- Aucun de tes amis non plus envers moi !

La conversation va tourner en rond à ce rythme. Nous convaincons Lulu de partir et nous arrêtons devant chez ELLE pour prendre les affaires du petit.

"Pense à faire ci, pense à faire ça. Blablablabla" Me dit-ELLE. Je n'écoute pas.

Je lâche quand même avant de partir "Je ne fais rien de mal envers toi. J'ai besoin de m'en sortir et d'oublier"

Tout le trajet du retour - 3h avec les bouchons, c'est long - je rumine. Ma colère ne baisse pas. Je lui en veux de ne pas comprendre ma peine et de ne pas accepter que nos relations seront désormais comme cela. ELLE voudrait ne plus vivre à mes côtés mais garder mon estime, pour sa bonne conscience. ELLE voudrait ne pas culpabiliser de la nouvelle vie qu'ELLE a choisi, que je la félicite et que je l'encourage à faire comme toujours : avancer dans la rupture. Jamais de compromis.

Et je rumine tellement fort que je n'entend pas sa douleur... Je suis égoiste.

Si j'avais gagné

Puisque je peux faire ce que je veux sur mon blog, j'y ajoute cette lettre que j'ai rédigée il y a quelques années pour participer à un un concours cinématographique. A vous de retrouver le nombre exact de films qui s'y cachent.

Madame, Monsieur,

P

arler du cinéma, pour moi, c’est comme parler d’une partie de ma vie tant cet art est présent à mes côtés depuis ma jeune enfance. Je l’ai toujours côtoyé, comme s’il s’agissait d’un membre de la famille. D’ailleurs si c’était le cas, je crois bien qu’il serait mon grand-père. Peut-être parce que je n’ai pas connu les miens.

Tiens, partons de ce postulat et laissez-moi vous décrire comment j’ai grandi auprès de ce papy adoptif.

Imaginez ce grand-père Cinéma qui a toujours vécu dans un village qui pourrait s’appeler Art-en-Seine. Notable respecté et même consacré, sa compagnie est recherchée de tous, la maison familiale ne désemplit pas et papy Ciné participe à toutes les fêtes et autres cérémonies de la bourgade.

Pour moi aussi c’est jour de fête et depuis tout petit. Intarissable d’histoires, j’étais son public préféré. Au début, il s’agissait de contes pour s’endormir : Blanche-Neige qui faisait des pieds et des nains pour échapper à la méchante Reine ; ET l’extraterrestre qui, au clair de la lune, faisait s’envoler les vélos des ados héros.

J’ai des souvenirs où, à table, Grand-Père Cinéma pouvait faire surgir le burlesque, quand, entre la soupe au canard et la ruée vers l’ortolan, empoignant deux fourchettes piquées dans des croûtons, il rythmait la tablée de la danse des petits pains, achevant cette valse culinaire sur une envolée de tarte à la crème.

Il faut reconnaître que comme toutes les personnes âgées, il radote un peu. Profitant d’un auditoire acquis, il glisse toujours le récit des aventures de ses héros préférés. Combien de versions différentes avons nous eu droit de la pauvre Jeanne d’Arc qui a bûché sur un problème d’Anglais, des trois mousquetaires qui se battaient comme quatre, de Monte Christo qui demandait des comptes, de Tarzan, l’homme sans gêne qui se promène tout nu dans la jungle, de Dracula qui a une dent contre ceux qui sentent l’ail, de Robin-des-Bois en campagne électorale, s’affichant avec notre Marianne et promettant d’augmenter les impôts des riches pour mieux redistribuer aux pauvres.

Mais comme tout Grand-père, il est aussi le témoin du siècle écoulé. C’est ainsi que dans des moments plus intimistes il me confie les épisodes bouleversants de son Histoire. Je songe aux témoignages sur ses conflits : la grande illusion de la grande guerre qui devait mener vers les sentiers de la gloire ; la déchirure des âmes perdues au combat : celle du soldat Ryan, du capitaine Conan ou de Johnny. Même douze salopards ne méritaient pas un tel voyage au bout de l’enfer.

Il témoigne parfois de ses engagements politiques. L’aveu des mauvais chemins pris sur l’itinéraire de la propagande. Puis les luttes pour une justice qui signe son nom d’un Z qui veut dire : elle vit.

Quant à ses histoires d’amours, je suis loin d’être au courant de tout – quelques rendez-vous au quai des brumes. Il me dit qu’un jour je comprendrai qu’une idylle entre un homme et une femme est un des ingrédients quasiment indispensable pour le succès d’une belle histoire.

Comme c’est un papy, il vieillit et connaît des problèmes de santé. Son OMC le fait  souffrir. Jusqu’à présent il suivait un traitement à l’exception culturelle qui le soulageait un peu, mais son nouveau médecin le remet en cause. Dr JM Messier il s’appelle. Je ne l’aime pas du tout. Il a été recommandé à mon Grand-Père par la voisine, Mme Télévision. Celle-là, je la soupçonne de profiter de sa relation avec Papy pour se faire inviter à tous les évènements du village et briller ainsi en société grâce à lui.

Il prend tout cela beaucoup moins au sérieux que moi. « Le spectacle doit continuer » me dit-il. Il enchaîne alors sur des récits venus d’Asie, c’est sa nouvelle lubie, et je vois dans ses moments-là une étincelle dans le regard témoignant de sa nouvelle jeunesse.

Je me suis amusé à rédiger cette allégorie – et vous, j’espère à la lire ! – car elle me semble constituer la démarche la plus explicite pour vous faire partager la relation intime que j’entretien avec l’art cinématographique.

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